Parcours d'un homme pressé

C’était il y a 25 ans à Barcelone. Une éternité.. Ce jour-là, Philippe Pradeyrol – qui décéda tragiquement dans un accident de voiture quelques années plus tard- montait sur la troisième marche du podium mondial des -60 kg aux côtés de Nazim Hüseynov, un azéri qui tirait encore à l’époque pour l’URSS. Cette médaille est la dernière obtenue dans cette catégorie par un judoka français au niveau mondial ou olympique. Les derniers titres remontent plus loin encore et sont ceux de Thierry Rey en 1979 et 1980 aux mondiaux de Paris et aux Jeux de Moscou.

Voilà pour l’histoire. « Je suis au courant. Mon entraîneur est un -60kg (Baptiste Leroy) et la connaît par cœur. Je suis d’accord avec lui : il est temps que cela change. Je veux vite avoir mon portrait à l’INSEP moi aussi ! ». Ne vous fiez pas aux apparences, à son exubérance sur les tatamis ou à sa coupe de cheveux, Walide Khyar n’est pas un sportif prétentieux.

A 19 ans, le poids plume de FLAM 91 est juste très réaliste sur son potentiel. Troisième des derniers championnats du monde junior, il a pris la troisième place au dernier tournoi de Paris pour son premier grand tournoi international avant de devenir champion d’Europe à la surprise générale. Forcément, cela donne confiance et ouvre l’appétit. Et ne lui parlez surtout pas de son âge, un atout plus qu’une excuse à ses yeux : « Vous connaissez Lasha Shavdatuashvili ? Ce Géorgien est devenu champion olympique à Londres en étant 3e aux mondiaux junior l’année précédente. Personne ne l’attendait et il a surpris tout le monde ! »

Le plus impressionnant dans tout cela, ce sont finalement les débuts de Walide. Entre 7 et 10 ans, le combattant n’a pas perdu un combat : « J’adorais ça. J’étais plus agressif que tout le monde. J’ai perdu ma première compet’ en CM1 à Drancy. Le combat a duré trois secondes. J’étais tellement surpris. Je me croyais invincible. Cette défaite m’a beaucoup appris. » Le reste est parfaitement linéaire avec des titres dans toutes les catégories, une entrée en sport-étude en 2009 à Rouen, le pôle France à Orléans entre 2010 et 2012 avant de rejoindre l’INSEP cette année-là. : « Je ne m’y attendais pas du tout. J’avais à peine 17 ans ».

Le fil rouge de cette progression expresse, c’est une volonté hors norme qui lui donne une confiance en lui inébranlable : «Je n’ai jamais peur de prendre un adversaire. Combattre les meilleurs me motive plus que tout. Et je ne rechigne jamais. A l’entraînement, en compet’, j’ai toujours eu envie d’en faire plus que les autres. D’ailleurs, à l’INSEP, dès qu’on fait du cardio, je suis toujours devant !».

Chacun doit se prendre en main
Cette trajectoire, presque parfaite, Walide la doit aussi à son histoire personnelle qui commence par une plaie à jamais ouverte : celle de la mort de son père la veille de sa naissance le 8 juin 1995. « Pas facile comme début dans la vie. J’ai été élevé par ma mère, ma tante et par mes deux frères aînés » explique pudiquement le jeune homme qui n’aime guère évoquer le sujet.
Cette mère, préparatrice à l’INSERM, le couve depuis toujours : c’est elle qui a refusé de retourner au Maroc lorsqu’elle s’est retrouvée seule en France avec trois enfants, c’est elle qui lui a fait arrêter le foot pour qu’ils rompent avec certaines mauvaises relations et qui l’a encouragé à faire du judo, c’est elle encore qui a décidé de ne plus vivre dans une cité de Chatenay-Malabry mais dans un pavillon de Brie-Comte-Robert. « Certains de mes copains de collège ont mal tourné, quelques-uns ont fait de la prison. C’est elle et le judo qui m’ont évité tout cela » explique Walide.

Mais celui-ci refuse de dresser un tableau sombre de cette enfance et de ces quartiers si souvent mis à l’index. Ils sont au contraire pour lui un fantastique vivier de talents : « Moi, mon truc, c’était le sport. Pour d’autres comme mes frères (ingénieur, étudiant expert-comptable), c’était les études. Il y a plein de belles réussites dans les cités et je ne veux pas croire à l’existence d’une France à plusieurs vitesses. C’est tellement simpliste comme analyse. Je crois surtout que chacun doit se prendre en main et avoir un peu de volonté pour décider de son destin ».

Son plaisir aujourd’hui est de pouvoir, avec l’aide de ses deux frères, offrir à cette maman omniprésente des voyages pour le suivre sur chaque compétition : « Elle adore ça et moi, j’en ai besoin. J’ai besoin de la voir, de partager mes victoires avec elle, de la sentir là, heureuse. »

Son identité, c’est aussi sa double culture, celle d’un enfant de Marocains, très fier de sa double nationalité : « Je n’aurais jamais pu faire du judo à ce niveau au Maroc. C’est la France qui m’a apporté tout cela et c’est pour elle que je veux gagner des médailles. Mais le Maroc est un pays où vivent beaucoup de membres de ma famille et où j’ai des projets pour mon après-carrière ». Comme par exemple d’ouvrir une salle de fitness premium après son diplôme d’Activité Gymnique Force et Fitness et son objectif d’intégrer une grande école de commerce : « Les études, c’est un enjeu central dans ma famille. Je me souviens encore des conseils de classe ou j’étais délégué et où ma mère était parent d’élève. Ca ne rigolait pas toujours… »

Son fol horizon désormais est de faire une grande performance aux Jeux. « Je n’ai aucun modèle dans le judo. Mais une performance me permettrait de rencontrer Thierry Rey. Tout le monde m’en parle, on ne s’est jamais croisé. Il était jeune quand il a gagné, non ? ». L’âge de Walide aujourd’hui. Le talent n’attend pas les grands judokas.

Rédigé par Laurent Acharian